Barton Fink

Lorsque les frères Coen terminent le tournage de Miller’s Crossing en 1990, surgit une période de doutes face à leur devenir artistique. Conserver au sein du système hollywoodien toute son intégrité, tout son talent et sa personnalité s’avère manifestement improbable, surtout lorsque les studios attendent d’eux la même recette miracle de film en film. En seulement trois semaines, ils signent le scénario de Barton Fink et avec lui, exorcisent leurs craintes sur le papier.

Barton Fink

Ancré dans le Hollywood des années 40, Barton Fink est un témoignage édifiant sur les rapports conflictuels entre les puissants producteurs et leurs exécutants. Sous les traits apparents d’une comédie cynique, les frères Coen se complaisent dans une succession de portraits cinglants, témoignage réaliste et sans excès de l’industrie cinématographique outre-atlantique. Nul n’y est épargné. Le producteur de Capital Pictures inspiré par de grands noms de la production, s’accorde surtout à renforcer une caricature véreuse et peu reluisante de la profession, à l’image de son assistant et des financiers qui étouffent littéralement sous les clichés. Hollywood, l’usine à rêves, conçoit le spectacle comme un pur produit de consommation, avec autant de hargne que dans n’importe quel secteur industriel de l’époque.

Le personnage interprété par John Turturro n’est d’ailleurs pas plus enclin à devenir scénariste à Hollywood qu’un mécanicien de la General Motors. Fort de son succès à Broadway, Barton Fink suscite l’intérêt non pas pour ses idées, mais pour son nom. Mais faire d’un intellectuel de gauche, s’intéressant à l’homme de la rue, un magnat du scénario pour une société de production spécialisée dans la série B et les films de catch, cela tombe sous le sens, le ridicule ne trompe pas. Le scénariste demeure l’un des maillons de la chaîne de production d’un film dans une industrie qui mélange l’art et le rendement. Pourtant, Fink souhaite ce que tout artiste désire le plus au monde : rencontrer le public tout en créant des œuvres personnelles. A cet égard, le personnage de Charlie Meadows, interprété par John Goodman, intervient comme un inspirateur possible mais terrifiant et dont le prix se paie non pas en argent mais moralement. Relecture savoureuse du mythe de Faust et point de rencontre de deux univers parallèles ; dès lors, les frères Coen s’octroient une vision surréaliste du tout Hollywood, à mi-chemin entre le film noir et le fantastique.

Voyage au bout de l’enfer

C’est dans ce chamboulement narratif et esthétique qu’intervient tout le génie de Ethan et Joel. De l’obsession de la page blanche jusqu’au dépassement de soi, l’univers de Barton Fink se traduit comme une odyssée terrifiante au fin fond des peurs primaires de l’artiste. A la fois œuvre imaginaire et purement autobiographique, le film se transforme peu à peu sous nos yeux en une formidable mise en abîme, où chaque élément, chaque objet possède sa propre sonorité, son propre écho. Et si Hollywood ressemble extérieurement à une carte postale ensoleillée, de l’intérieur, c’est plutôt à l’enfer qu’elle se réfère et l’hôtel en est la plus puissante représentation.

Ancien, délabré, angoissant et fantomatique, ce dernier se raccroche autant à une ambiance qu’à une esthétique. L’hôtel Earle et ses longs couloirs, son groom cadavérique et ses papiers peints imbibés d’humidité empruntent à l’iconographie kubrickienne et à son inquiétant Overlook dans Shining (1980). Et c’est sans doute cette référence aux années quatre-vingt qui étonne aujourd’hui. Plus enclins à nous faire revisiter des genres aux codes inscrits dans la période classique The Barber (2001) et le film noir, Intolérable Cruauté (2003) et la comédie sophistiquée façon Preston Sturges, les frères Coen s’appliquent à reproduire l’antithèse de leur cinéma et font de Barton Fink une relecture des genres fantastique et noir ramenés à une esthétique et à une temporalité classique. De Angel Heart (1987) au Locataire (1976) en passant par Boulevard du Crépuscule (1950) de Billy Wilder, c’est tout un cinéma de genre qui est digéré par les cinéastes afin d’en retranscrire à l’écran une œuvre abondamment personnelle.

Au-delà de l’idée même de projection mentale qu’est l’hôtel face à l’auteur, le mystère reste entier quand aux autres résidants. Identifiés par leurs paires de chaussures, ne serait-il pas eux non plus des scénaristes dévorés par le doute et improductifs. Si tel était le cas, il faudrait alors considérer ce lieu, comme le précise judicieusement Yannick Dahan, semblable à un camp de concentration, où l’intellectualisme d’un pays tout entier aurait donné son âme au succès et au pouvoir d’Hollywood.

Si les thématiques de Barton Fink semblent inépuisables et sources de renouvellement à chaque vision, la mise en scène inspirée et virtuose n’est pas en reste. Les frères Coen alternent deux esthétiques formelles à la fois complémentaires et opposées. Si les extérieurs se veulent à l’image des lieux, rassurants et magiques, ils n’en sont pas moins artificiels et effacés derrière le jeu exubérant d’acteurs assurant à eux seuls, toute la représentation d’une iconographie hollywoodienne. C’est à l’inverse lors des séquences d’intérieurs et de solitudes profondes que la forme prend le dessus, excessive et misant avant tout sur d’insolites cadrages de plus en plus étouffants. Alternance de longues profondeurs de champ et de puissantes plongées verticales en courte focale, les cinéastes écrasent littéralement leur personnage dans un univers psychologiquement éreintant. A l’image de la photographie signée Roger Deakins, qui se trouve être en parfaite harmonie avec les deux univers dépeints. Lumineuse et rassurante dans les extérieurs, elle se renferme dans l’univers mental glauque et schizophrène de Fink. Ocres et verts sont soutenus avec une intensité remarquable, et font parfaitement ressortir l’aspect humide d’un lieu sordide et vétuste.

Qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, l’économie du cinéma tourne majoritairement autour d’une production de consommation rapide, blockbusters en tête, loin de tout souci artistique. Pourtant, l’Histoire du cinéma le prouve, il n’y a jamais eu de décennie sans qu’il ne se soit concrétisé à Hollywood ce désir de distinction au cœur du système. Avec Barton Fink, les frères Coen réalisent sans doute ce qui est aujourd’hui encore leur film le plus personnel et le plus abouti formellement. A l’image de cette boîte mystérieuse, véritable Mc Guffin du film, l’inspiration n’est peut être jamais aussi bonne que quand elle est viscérale. On ne peut alors que saluer le choix du Jury au Festival de Cannes 1991 et son Président Roman Polanski d’avoir propulsé les frères au sommet d’Hollywood et à ceux-ci d’avoir su préserver leur intégrité depuis près de vingt ans. Entre le Paradis et l’Enfer, il y aura toujours Hollywood.

Une édition qui efface la précédente version éditée chez TF1 Vidéo. Wild Side nous offre un écrin pour ce chef d’oeuvre, à l’image de son formidable digipack et de ses suppléments, conséquents et passionnants d’un bout à l’autre.

Autour du film :

– Entretien avec Laurent Delmas, directeur de la rédaction de Synopsis.
– Entretien avec Albert Dupontel qui revient longuement sur le film, sur son influence pour Le Créateur, tout ceci avec passion et intérêt.

– Il était une fois une Palme : rencontres avec l’un des membres du jury de Cannes 91. Ce dernier nous expose avec passion et générosité ses souvenirs de l’aventure cannoise, du choix décisionnaire de Polanski à son combat pour récompenser La Belle Noiseuse de Jacques Rivette.

– Barton Fink et le Hollywood des 40’s : Rencontre avec des personnalités de la critique cinématographique (Frédéric Astruc, Michel Ciment, Yannick Dahan, Pierre Lagayette, Jean-Claude Missiaen et Lisa Nelson) autour du film des frères Coen. Chacun y va de son analyse personnelle pour un résultat passionnant.

9 scènes coupées

Inégales, celles-ci présentent l’intérêt évident de voir un peu plus en détail certaines thématiques du film. A voir sans modération toutefois, ne serait-ce que pour l’objet.

Bande annonce

Filmographies

Photos du film

Photos de tournage

Il ne manque finalement au tableau de chasse de l’éditeur qu’un commentaire audio des deux frères.

Un transfert HD de toute beauté. La définition est surprenante de précision, les contours ne présentent que de très rares halos, et la compression (à deux ou trois murs près) est invisible. Les couleurs alternent parfaitement entre les extérieurs et les intérieurs, rendant parfaitement justice au travail du génial Roger Deakins. On en redemande !

Si la VO propose le mixage Dolby Surround d’origine (192 kbps) force est de reconnaitre que le remixage 5.1 (448 kbps) concocté pour cette nouvelle édition du film est magistralement homogène. Les voix arrières sont parfaitement découpées, tout comme l’enceinte centrale qui propose une superbe retranscription des voix. La musique inquiétante et envoutante de Carter Burwell n’a jamais eu autant d’impact qu’à ce jour. La VF, encodée en 2.0 fait son travail avec sérieux mais ne peut rivaliser face au mixage anglais. A voir en VO impérativement, ne serait-ce que pour le jeu parfait des acteurs.

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